Debray-2016

 

Régis Debray : “L’européisme est l’opium de nos élites”

 

CRITIQUE DE LA RAISON EUROPÉENNE·VENDREDI 5 AVRIL 2019

Si vous trouvez cinq minutes, n’hésitez pas à lire ce petit texte de 1000 mots qui recense l'excellent "L'Europe Fantôme" de Régis Debray, dans lequel l’ancien compagnon de Che Guevara déconstruit à merveille l'européisme, nouvelle religion politique de nos élites. Par Etienne Campion.

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Dans L’Europe fantôme (Gallimard, 2019), Régis Debray s’attaque à déconstruire les soubassements spirituels de la construction européenne, qu’il assimile à une religion politique et séculaire. Un petit essai qu’il faut absolument lire pour qui n’a pas abdiqué à comprendre les raisons profondes du désastre de l’Union européenne, au-delà des analyses simplificatrices et naïves. Si le projet européen est arrivé dans une telle impasse, ce n’est nullement par hasard, mais bien parce que dès le départ, le projet politique européen partait d’un mysticisme qui montre aujourd’hui sa vacuité : « Vision mystique engrisaillée, projet politique encalminé, les deux ne sont pas sans rapports ». Debray part d’un constat simple et objectif : le drapeau européen représente les douze étoiles de la Vierge dans l’Apocalypse de Jean, tout comme il renvoie aux douze tribus d’Israël, et aux douze apôtres des Évangiles.

Les européistes et nos dirigeants ont donc beau jeu de s’affirmer laïcs et clairvoyants, reste qu’ils adhèrent à un grand culte séculier, quoique non déclaré : l’européisme. Car « les grandes religions séculières ne se font pas enregistrer au bureau des cultes du ministère de l’intérieur », observe Debray. Mais il demeure qu’un culte séculier n’aura jamais ni la force, ni la capacité de durer d’une véritable religion. En témoigne la totale désincarnation du culte européen, à l’image de l’euro : « L’euro est un billet de Monopoly, sans date, sans lieu ni devise, illustration fantomatique d’un no man’s land incorporel. »

D’autant que cette religion n’est plus partagée que par les classes dominantes et les élites, observe Debray. Michelet nous apprenait qu’« en nationalité, c’est tout comme en géologie, la chaleur est en bas ». Debray ajoute que pour l’Union européenne, la chaleur est en haut, et ne descend pas. L’européisme est donc un sentiment aux antipodes du patriotisme, non seulement dans l’idéologie, mais bien dans la sociologie qui l’anime, explique-t-il. C’est là son impasse, c’est là, aussi, son artifice. « Il est vrai que les cultes séculiers ont une espérance de vie plus courte que leurs aînés et l’européisme, ce culte marial qui s’ignore, ne prélève pas de lourds impôts de chair et de sang, d’intelligence tout au plus. Ceux qui clament « l’islam c’est la solution » se comptent par centaines de millions, ceux qui affirment « l’Europe c’est la solution » n’occupent pas les péages d’autoroutes ni les halls de mairie, seulement les cabinets ministériels, les rédactions, les fondations et les instituts bancaires ».

De même, le conformisme des grandes métropoles n’est pas étranger à la survie de l’européisme, il fait office d’« éponge » dans l’esprit de ceux qui y résident pour y maintenir un grégarisme spirituel, l’idéologie des gagnants de la mondialisation. Qui, paradoxalement tant ils sont censés être les plus cultivés, font la preuve du plus grand conformisme intellectuel : « Les mobinautes multi-passeports des centres-villes qui mangent bio et prennent l’avion carbonifère continuent d’adhérer, c’est le sort des éponges, mais les gens qui « fument des clopes et roulent au diesel » (selon les termes d’un ministre très européen) désertent les lieux de culte et de vote ».

Pour Debray, l’européisme est donc « l’opium de nos élites, expression de leur détresse politique et protestation contre cette même détresse ». C’est-à-dire leur maladie, mais aussi leur remède contre cette même maladie. D’où l’impasse politique actuelle et cette métaphore du fantôme : un spectre toujours là, qui hante les esprits sans jamais s’en aller. Mais l’européisme est aussi la manifestation d’expressions psychologiques profondément enfouies chez ses adeptes. De même qu’il se parent de bons sentiments, ils font preuve d’un déni de réalité en recourant au « principe de plaisir ». En psychologie, le principe de plaisir a trait à ce que nous allons chercher au fond de nous-mêmes pour ne pas voir une réalité qui dérange et s’éviter une douleur. L’européisme fait donc preuve de ce principe de plaisir pour ne pas voir la réalité, celle de son échec. D’où ces shoots de sérotonine pour se maintenir en vie avec des slogans tels que « l’Europe c’est la paix ! », ou « Ensemble on est plus forts ! ».

C’est d’ailleurs pour cela, selon Debray, qu’on voit reparaître systématiquement l’injonction à « refaire l’Europe », à l’« autre Europe », à « relancer l’Europe ». Pour nier le réel en s’enfermant dans des visions plus confortables. Choses que Debray désigne par le « caractère juvénile des illusions de la refondation et du nouveau départ », rappelant l’immaturité politique de la pensée européiste, qui fait preuve d’une totale indifférence à l’égard du principe de réalité qui doit animer normalement toute politique. Continuer à croire en l’Union européenne quand celle-ci montre toujours plus ses défaillances est donc comparable au mythe de Sisyphe : « Il faut s’imaginer Sisyphe heureux, et le boute-en-train européen n’est pas mou du genou ».

En ce qui a trait aux familles et aux partis politiques, selon Debray cet « ersatz de messianisme » qu’est l’européisme a cristallisé dans l’échiquier politique le ralliement des « orphelins d’attentes déçues » de deux autres millénarismes mourant, la social-démocratie et la démocratie chrétienne. Et Jacques Delors fut l’incarnation chimiquement pure de cette rencontre, d’où le consensus sur son nom.

Mais le problème du ralliement au projet européen de ces deux millénarismes est qu’ils ont bien vite laissé place à la réalité du marché. Ils se « sont effondrés, et ne reste plus qu’un néolibéralisme sec et cru. (…) Le poétique a fondu, remettant l’économique à nu : classique revanche du moyen sur la fin. Les anciennes promesses eschatologiques se sont repliées sur le marché ». Et plus métaphoriquement : « Le banquet libertaire prend les lointains horizons en charge, le banquier libéral les problèmes immédiats ».

Quant à la construction européenne en tant que telle, elle est pour Debray un processus contre-nature : son institutionnalisation est le principe même de son anéantissement. « Lorsque l’Europe rayonnait sur le monde elle n’existait pas comme institution ou confédération ». Debray pense à De Gaulle dans Les chênes qu’on abat : « L’Europe dont les nations se haïssaient avait plus de réalité qu’aujourd’hui. » Il cite aussi Emmanuel Berl, dans l’Histoire de l’Europe : « Le propre des Européens est de se refuser eux-mêmes à leur unification, comme ils ont toujours distingué le spirituel et le temporel, que l’islam, Rome, la Russie et la Chine confondent. »

Enfin, reconnaissons à Régis Debray de remettre en cause le projet européen dans son ensemble et dès ses origines, contrairement à de trop nombreux observateurs pour qui la construction européenne était, en gros, « un beau projet qui a mal tourné ». Debray est en effet conscient de la réalité du rôle de Jean Monnet et de l’influence américaine dans la construction européenne et en tire les conclusions qui s’imposent. « L’avortement du projet initial était inscrit dans sa conception même » car Jean Monnet, « banquier de son état » croyait « que d’un Marché commun sortirait une Europe fédérée comme on fait un enfant dans le dos à une dame réticente, et elle l’était effectivement ».