Jean-Marie-Harribey

Bonjour,

Le mouvement des Gilets Jaunes a surpris par sa vigueur, sa durée, ses rapides évolutions. Si le mouvement est profond, il nous interroge sur "la manière de faire et de penser" car cette société en mouvement dont nombre font partie hors des "Gilets jaunes"   est complexe, nouvelle dans sa forme et sa  rentrée en politique. Economistes, sociologues, historiens, associations et cytoyens s'intéressent fortement à l'irruption de ces colères fortement exprimées. Le texte je Jean-Marie Harribey est une contribution très intéressante. Bonne lecture.

Niurka Règle

 

Bonjour,

L’intérêt de ton analyse, Pierre *, esr d’introduire la complexité là où souvent il y a trop de simplisme. Le risque de cette introduction est de tout aplatir, de mettre tout au même niveau d’entendement, c’est-à-dire de ne plus savoir ce qui est structurellement déterminant et ce qui est largement déterminé. Déterminé ne signifiant pas moins important, surtout pour définir une stratégie. Par exemple, des deux séries d’éléments suivants, lequel est structurellement déterminant : le réploiement du capital grâce à sa parfaite mobilité et la défaite cuisante du salariat, ou bien l’ouverture et la montée de mutiples fronts de lutte et d’émancipation ? A mes yeux, poser la question c’est y répondre, ce qui n’implique absolument pas qu’il y ait, stratégiquement, des combats prioritaires et d’autres secondaires, et on pense aux combats pour l’émancipation des femmes, des précaires, des migrants, et pour l’écologie, etc.
Je pense que les trois grandes défaites que le mouvement social a subies en France depuis une vingtaine d’années (2003 : retraites + service public de l’éducation ; 2010 : retraites à nouveau, sans parler de 2007 et 2013 ; 2016-2018 : deux lois travail + cheminots) se situent avant tout sur le terrain de l’affrontement travail/capital, que ce soit en termes de répartition de la valeur ajoutée ou de droits sociaux, ce qui souvent revient au même. L’erreur n’est donc pas analytique (c’est une lutte de classes), elle est stratégique. J’ai raconté plusieurs fois la rencontre Attac-Copernic/direction de la CGT en 2010. L’erreur de la CGT est absolument d’ordre stratégique et cela depuis belle lurette : elle est de vouloir cantonner une question d’ordre du choix de société à la sphère purement syndicale, désunie de surcroît. D’où défaite stratégique sur défaite stratégique.
Dès lors, la discussion sur la sociologie du mouvement des Gilets jaunes exige de la délicatesse. Toutes les observations et tous les témoignages concordent pour décrire une composition populaire mélangeant couches du salariat paupérisé et précarisé et couches de travailleurs indépendants soumis à la concurrence et à la sous-traitance. Comme il n’est pas possible pour l’instant d’établir une statistique sur cette composition, il est hâtif d’en conclure une quelconque domination politique, notamment qui relèverait du poujadisme. À l’encontre de cette thèse hâtive, il y a le constat d’une évolution très rapide des revendications autour de la hausse des bas salaires, des services publics et d’une fiscalité plus juste. Autant de thèmes qui n’ont rien à voir avec le poujadisme, même si le déclencheur fut la hausse des taxes sur les carburants et que le premier réflexe (je parle pour moi) fut de demander : attention, une bataille anti-impôs ?
La nécessaire complexité qui rendrait caduque toute analyse en termes de classes sociales serait, selon moi, une impasse. J’ai dit ailleurs tout le mal que je pouvais de la notion de classe(s) moyenne(s) en 2016 (https://blogs.alternatives-economiques.fr/harribey/2016/12/18/la-sociologie-de-cafe-du-commerce) et en 2019 (https://blogs.alternatives-economiques.fr/harribey/2019/01/05/la-sociologie-des-classes-n-est-plus-une-sociologie). Fondamentalement, l’éclatement du prolétariat salarié sous les coups de boutoir du redéploiement du capital et de la production de valeur, et donc de la transformation du travail, ne signifie pas la disparition de ce prolétariat salarié. Dans ce cadre, la notion de classe(s) moyenne(s) n’a acun sens, sinon idéologique. D’ailleurs, le cocasse, si ce n’était affligeant, est de faire démarrer la(les) classe(s) moyenne(s) quasiment au niveau du Smic, à peine au-dessus du seuil de pauvreté à 60% du revenu médian. Les tenants de la « moyennisation » de la société confondent l’amélioration du niveau de vie en un siècle et demi de luttes sociales et de développement économique avec la disparition du prolétariat vendant sa force de travail. Ladite moyennisation de la société est une manière de faire disparaître les classes.
Il s’ensuit que si la question de l’entreprise, de son pouvoir, de l’affectation des investissements n’est pas au centre de la mobilisation des Gilets jaunes, je ne pense pas que ce soit parce que l’entreprise ne serait plus le lieu de la conflictualité sociale. Le blocage des ronds points et des axes de circulation des marchandises n’a pas été inventé par les Gilets jaunes et nombre de mobilisations des dernières années avaient également tenté d’utiliser ce moyen. Sans réussir à faire plier l’adversaire. Les Gilets jaunes ont fait un peu reculer le pouvoir. Pourquoi ? Parce que le besoin d’égalité était très fortement exprimé ? Un peu, oui, puisque cela exprimait le sentiment de la majorité de la population, ce qui est important dans le rapport de forces. Parce que la soudaineté et la violence de l’éruption a pris de court l’imposture macronienne ? Beaucoup, oui. Les mobilisations de 2003 et de 2010 notamment avaient mis dans la rue bien plus de personnes que les Gilets jaunes, mais sans que la question du pouvoir ne soit posée, alors que les Gilets jaunes ont ciblé le pouvoir de Macron. Certes, en oubliant, derrière lui, ses mandants du capital. Mais, c’est la responsabilité syndicale et politique de gauche de réunir les fils, de les retisser. À partir de quelle trame ? Bien que je constate le piétinement de la chose, je suis toujours persuadé que l’articulation du social et de l’écologie est la clé de vôute d’une stratégie. D’où l’immense gâchis d’avoir instauré des taxes sans programme de transformations structurelles d’ordre social et productif. L’acceptation sociale de la transformation du système productif reste pour moi liée à trois choses cruciales car liées par la réduction des inégalités : 1) l’emploi par la RTT ; 2) la légitimation d’une sphère monétaire non marchande ; 3) la prise en main collective des investissements de transition, ce qui implique la maîtrise monétaire (http://harribey.u-bordeaux4.fr/travaux/soutenabilite/arlesienne-financement.pdf, et http://harribey.u-bordeaux4.fr/travaux/soutenabilite/taxes-ecologiques.pdf) et une fiscalité juste. 
Enfin, sauf à considérer que les démocraties modernes peuvent se passer de toute idée et de forme de représentation, on ne peut pas voir dans la dimension de refus du politique, du syndicalisme et de toute institution quelque chose d’a priori et définitivement progressiste, même sous couvert de RIC. L’avenir le dira mais il y a un risque que, face à l’entourloupe macronienne du « grand débat national », il y ait une absolutisation et une idéalisation de la démocratie directe à 67 millions. Le principal lieu où la démocratie n’a jamais pu encore rentrer, c’est l’entreprise. Ne serait-ce pas un enjeu, même aux yeux de syndicalistes de premier plan pensant aujourd’hui que l’entreprise n’est plus un lieu de conflictualité sociale ? Je ne peux le croire...
Amicalement.
Jean-Marie Harribey
* Source

Gilets jaunes, réflexions sur le moment actuel