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Beverley Skeggs : Des femmes respectables, Classe et genre en milieu populaire

"On est sorties à Manchester l’autre samedi, toutes les trois. C’était bien en fait, on s’est bien marrées. Mais à un moment on est allées dans le quartier bourge, et on se marrait devant les chocolats en se demandant combien on en aurait mangé si on avait pu se les payer, et il y a cette femme qui nous a lancé un regard. Si les regards pouvaient tuer. Genre, on était là, c’est tout, on faisait rien de mal, on n’était pas crades ni rien. Elle nous a juste regardées. On aurait dit que c’était chez elle et qu’on n’avait rien à faire là. Ben tu sais quoi, on est parties, on n’a plus rien dit pendant une demi-heure. T’imagines ? On s’est bien fait remettre à notre place. On aurait dû lui mettre notre poing dans la gueule. C’est des trucs comme ça qui te dégoûtent de sortir. Il vaut mieux rester chez soi."

 Pour cette enquête sur les femmes des classes populaires, la sociologue britannique Beverley Skeggs a observé pendant onze ans une formation aux métiers du soin dispensée dans un lycée du nord-est de l’Angleterre. S’appuyant sur plus de quatre-vingts entretiens, elle montre comment les jeunes participantes n’y sont « pas seulement préparées à un métier »,mais aussi « formées à occuper une position dans la société, une position de classe et de sexe » : « des femmes hétérosexuelles orientées vers le mariage, les enfantset la prise en charge des autres ». 

Publiée en 1998 au Royaume-Uni, cette étude veut prendre le contre-pied de l’idéologie dominante dans le monde académique, qui, selon l’auteure, met l’accent sur le « soi » au détriment de la notion de classe. Ayant elle-même grandi dans un milieu ouvrier, Skeggs porte son attention sur la créativité et la capacité de produire du sens depuis des positions dominées. Subissant « une angoisse qui n’a rien d’individuel », « alimentée sans répit par les doutes et l’insécurité de l’expérience de classe », ces jeunes femmes ne respectent pas pour autant ceux qui ont le pouvoir de les juger, représentants d’une bourgeoisie qu’elles détestent.


Édition Agone 2015

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