Les joueurs de football, Albert Gleizes

Comment peut-on aimer le sport ?

Maître de conférences en sociologie Thierry Blin
Vendredi, 15 Avril, 2016, L'Humanité

Sport & philosophie Yves Vargas. Éditions le Temps des cerises, 300 pages, 17 euros.

Le sport, vous en mangez à tous les repas : télévision, sortie au stade, transpiration personnelle, etc. S’il est un enthousiasme universel, c’est bien celui-là ! Disséquée par les mains érudites d’Yves Vargas, la passion collective change et livre une ossature pleine d’idées philosophiques et sociales. Quel est l’ADN du sport ? L’œil ! Le sport, c’est l’œil : l’exhibition athlétique chronométrée, mesurée, comptabilisée sous toutes les coutures. Pas étonnant qu’il soit le roi des spectacles. D’autant plus qu’il est simple, reposant. Il ne nous assomme pas de manifestes, déclarations, dissertations, etc. Il s’expose en évidence. Le drame de l’incertitude réduit à l’équation de la simplicité, de l’immédiateté, ici et maintenant. Dans le geste sportif : pas de signifié derrière les signifiants, de cause derrière les effets : la transparence causale. D’où une hostilité constitutive aux subtilités de l’herméneutique, qui explique d’ailleurs qu’il ne puisse être, en lui-même, livré en fiction. Pour faire un film, il faut rajouter tout ça. En faire des tartines sur les états d’âme du gardien, le spleen du défenseur… bref, il faut sortir du sport.

Il y aura toujours des suspicieux pour dénicher, derrière la simplicité, l’aliénation des masses, les foules décérébrées. Monstrueux procès intellectualiste. D’où tient-on que ce qui se donne pour complexe est moins aliéné que ce qui se donne pour simple ? Névrose de l’élévation permanente où tout divertissement populaire pourra figurer en suspect ? Fifa et CIO à l’appui, on pourra insister en constatant que l’ivresse sportive comble des poches pleines de fric. On ne pense cependant pas que les spectateurs viennent applaudir la Fifa ou le CIO.

Le sport ne parle par ailleurs pas que la langue de la simplicité. Il triomphe aujourd’hui en mettant en spectacle le jeu purifié des valeurs politiques modernes. Philosophiquement, il est saturé jusqu’à la moelle de l’idée de progrès, de bonheur au bout de l’effort. Avec obligation d’exhiber les stigmates de l’honnêteté. D’où l’obsession, exemplaire, de la règle. Les coups bas, croche-pieds, le dopage, la triche, etc., pourtant acceptés dans une foule d’autres sphères sociales, sont ici des indices d’impureté, des perversions inlassablement pourchassées. Ah ! Dernier point fondamental. Quelle est l’idée que reproduit le sport si l’on considère qu’il est toujours basé sur la périodicité des compétitions, l’identification des prétendants au titre, l’encadrement de l’épreuve, le décompte des éléments de résultat, et l’acceptation du principe de la revanche ? Le principe de notre vie politique : le suffrage universel. À lire le bel essai de Vargas, vous ne regarderez plus innocemment les hommes courir.