9782130582885FS

L’Invention des sans-papiers, Thierry Blin – PUF

Cet essai qui apporte un éclairage sur la question des sans-papiers parcourt toute la période qui va des années 70 aux années 2000 et met en question le traitement de ces populations qui sont une réalité du monde « riche » et « démocratique » comme on se plaît à le nommer, un monde qui peine à gérer ces populations venues d’ailleurs et qui sont une réalité du territoire.

L’essai s’ouvre sur un long développement qui va des années 70 jusqu’à l’occupation de l’église Saint-Bernard en 1996. Dans ce cadre, Thierry Blin retrace l’attitude des forces militantes qui ont gravité autour des sans papiers et de ceux qui avaient entamé une grève de la faim pour obtenir un permis de séjour leur permettant de circuler librement et de travailler à ciel ouvert.

Dans ce contexte, l’auteur met en lumière les institutionnels de l’Etat, les politiques, les activistes groupusculaires, les partis politiques, les syndicats….et le monde du spectacle.

Cette analyse fortement documentée, bien ordonnée, permet une grille de lecture critique pertinente.  Ainsi les portes multiples qui s’ouvrent introduisent dans ce contexte particulier les héritages culturels, philosophiques, politiques et la difficulté de tenir la juste distance pour aborder la question politique car le français de « souche » qui subit lui-même le poids des dissonances sociales se trouve en porte à faux entre une sympathie culturelle vis à vis de la lutte en question et la difficulté de gérer la situation de son propre sort.

Mais Thierry Blin ne se contente pas de décrire le sous bassement idéologique des « décideurs » mais développe de manière très intéressante le basculement qui s’opère entre l‘enjeu émancipateur fondé sur la lutte contre l’exploitation et une nouvelle posture fondée sur la morale compassionnelle. Cette lutte pour la reconnaissance du droit à la diversité culturelle et à la différence s’oppose à la notion d’universalité de l’homme qui inclut dans ses projets la lutte pour la transformation sociale.

Cette nouvelle posture oppose le politique à la morale, l’identité à la classe et finalement gomme le concept de domination et d’exploitation.

Peut-être aurait-il fallu ajouter un volet à propos de la déstructuration de la société, de la fragmentation du monde du travail… Il est évident que la contribution de Thierry Blin laisse le lecteur libre de combler les trous.  C’est une contribution qui informe, qui analyse, qui interroge et s’interroge et qui ouvre le débat.

Le ton caustique, souvent teinté d’humour, certes acerbe mais toujours élégant,  rend la lecture du corpus très vivifiant et je l’avoue, pour ma part, souvent jubilatoire.

Niurka Règle