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ET SI ON LIQUIDAIT L'HOMME ! Sur le bonheur transhumaniste qui nous menace, Thierry Blin -La Débat Gallimard N°183 Janvier / février 2015

J’ai lu avec une certaine inquiétude mais non sans étonnement l’article paru dans le dernier Débat Gallimard. Non, pas que je n’avais pas approché l’aspect hasardeux, voire dangereux de certains travaux scientifiques qui comme le Docteur Faust sont centrés sur la jubilation d’aller plus loin, toujours plus loin dans un défi délirant lancé à la Nature.

Thierry Blin, dans son article joue sur l’aspect le plus abouti et à la fois le plus mortifère dans la course sans limite à la recomposition des corps. Evidemment on pourrait penser que la recherche autour des mécanismes complexes qui régissent le fonctionnement  de l’ensemble des fonctions physiques de l'homme part d’une intention altruiste. Mais quand la recherche  tend à réparer tout et à tout prix, on est saisi de vertige. Comme le fait remarquer l’auteur de l’article, dans cet aveuglement on oublie l’homme, ses affects, son imaginaire, ses rêveries, ses peurs et ses bonheurs pour ne s’intéresser qu’au « comment faire » et jamais pour le « quoi faire ». Et les apprentis sorciers risquent fort de créer l’Homme nouveau inconscient et obéissant sonnant le glas du rire et des larmes, de l’amitié et de l’amour.

Les savants fous se sont multipliés et  la société robotisée à figure faussement humaine est sur le point d’advenir avec l’espérance d’approcher l’immortalité par le truchement d’un transhumanisme fantasmé.

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme, Rabelais l’avait écrit et qu’on ne vienne pas nous dire que c’était il y a tant d’années et que ressortir ces vieilleries est une injure faite au travail prométhéen  de la science pour sauver le  vivant.

Mais le mieux est de lire cet article salutaire. Commencer par la fin du texte de Thierry Blin pour revenir au début est une bonne manière  d'aborder cette contribution écrite avec vivacité mais non dénuée d’humour. Une belle façon d'approcher l’intolérable.

Dans cette agitation pour cause d’aménagement d’un nouveau monde, la circulation des idées transhumanistes n’a rien pour surprendre. C’est la cerise d’inquiétante étrangeté sur le gâteau hypermoderne.

Touche insolite à ne pas prendre à la légère car ses représentants ont, d’ores et déjà, les moyens de vendre leurs croyances. Elle a ses lobbyistes, ses amateurs de liquidités, ses entrées dans la haute administration US, chez Google et à la NASA... Ce ne sont d’ailleurs pas les moyens de pénétrer notre époque qui manquent: éthique managériale de la performance, enjeux militaires, culte de la santé, de la jeunesse, vieillissement et assistance robotique de la population, nouvel âge de l’individualisme où chacun compose librement sa personne. Un esprit modéré, ou modérément hostile, ne peut donc que s’alarmer de l’avènement, tout en douceur apparente, du transhumanisme.

Dans ce paysage, éthique et droit semblent débordés par les fermes injonctions d’un progrès revendiquant la souveraineté propre à l’inéluctable. Or, d’avancée technique en avancée technique, il faudra prendre garde à ne pas se laisser porter comme le chien crevé, voyageur selon la volonté du fleuve. Un peu comme ces figures archétypales de mutants involontaires, exposés à des radiations, à l’ingestion accidentelle de substances non répertoriées, à des piqûres d’insectes irradiés (l’incroyable Hulk, Malicia ou Wolverine chez les X-Men): tous transformés par le progrès permanent, par un milieu mouvant, immaîtrisable, ils ne sont que ce que leur monde les fait être. Nul besoin de se soumettre à une discipline particulière, de parler projet politique, philosophie de la vie. Les accidents de la technoscience suffisent. Henry David Thoreau employait une image ferroviaire pour décrire ce genre de processus: «Ce n’est pas nous qui prenons le train, c’est le train qui nous prend.»

Il n’est que temps de constituer tout cela en enjeu politique.

Niurka Règle