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Ces vies-là, Esas Vidas, Alfons Cervera, traduit de l’espagnol par Georges Tyras, éditions La Contre Allée

 

Magnifique ce double regard sur la mort qui vient, qui fascine et qui angoisse d’autant plus qu’elle prend son temps. Double regard car la mère du narrateur sait qu’elle va advenir depuis le jour où elle a fait une chute, cela fait plus d’un an, maintenant. A la peur succède le désir d’en finir.

Quant au fils qui observe la transformation du corps dans un douloureux face à face  il a conscience qu’avec cette vie qui part, il y a des zones d’ombre dans la saga familiale. Trop tard pour interroger la mère murée dans le mutisme depuis leur déménagement qui les fit quitter Los Yesares pour Valencia lorsqu’il était enfant.

Une serviette noire, cependant, dévoile un fait troublant : son père avait été condamné à douze ans de prison par un tribunal militaire en 1940. Rien n’a jamais été dit à ce sujet, sinon la réponse aux questions pressantes du fils à sa mère. Ton père n’a pas fait de prison répondait elle. Dès lors, par bribes, des images émergent et Alfons Cervera tente de reconstituer le puzzle de ces vies-là dans les temps troublés du franquisme et des vengeances des vainqueurs.

Invité à un colloque sur le franquisme deux semaines après le décès de sa mère, Cervera déambule  sur les pas de Stendhal, dans une Grenoble laiteuse et sous la pluie, à la recherche d’un temps perdu dont il veut relier les fils. Mémoire et oubli marquent le lien entre l’histoire personnelle et l’histoire collective occultée jusqu’à une période très récente.

Et, c’est le fils qui rend hommage au père anarchiste, jeune à l’époque des faits, et aux combattants qui continuèrent à résister au risque de leur vie.

Ce qui frappe dans cette fiction autobiographique, c’est la densité du récit. Chaque court chapitre est écrit d’un trait comme un souffle, une expiration.

Il y a aussi dans le roman une géographie des êtres avec le va et vient des femmes autour de la mourante, à la manière d’un ballet annonciateur de la mort.

C’est très beau, douloureux, lucide.

Il faut également rendre hommage au traducteur dont l'écriture est à la hauteur du roman d'origine exercice difficile mais parfaitement abouti.

J’avais aimé « Maquis » et « Ces vies-là » est un récit d’une même force ténébreuse. Très beau.

Niurka Règle