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Le libre-échangisme, machine de guerre contre les systèmes de protection sociale

 


   
par Bernard Cassen                
                        Secrétaire général de Mémoire des luttes, président d’honneur d’Attac

                publié : le
11 avril 2010

 

Il y a toujours un temps de retard entre le vote des traités  ou des lois, leur mise en œuvre et la perception qu’en ont ensuite les  citoyens. C’est la loi du genre, mais cela peut aussi être une tactique délibérée pour avancer masqué  dans des domaines sensibles.

C’est effectivement ce qui s’est passé avec la plupart des  décisions européennes de libéralisation tous azimuts, dont on n’a mesuré les  effets désastreux que bien longtemps après leur adoption. La quasi totalité des  responsables politiques se réclamant de la gauche de gouvernement le savent  parfaitement, mais rares sont ceux disposés à l’admettre publiquement. Cela reviendrait en effet pour eux à abjurer ce  qu’ils ont encensé, à faire leur autocritique publique et à sortir du  « politiquement correct européen » hors duquel on nous serine que toute ambition présidentielle est par avance vouée à l’échec en France.

Heureusement, les libéraux n’ont pas de ces pudeurs. Eux, au  moins, n’hésitent pas à afficher la couleur. Pour celles et ceux qui ont voté  le traité de Maastricht en 1992, je vais citer les propos, tenus en 1999, d’une  personnalité éminente qui, au début des années 1990, avait imposé ses vues aux  négociateurs dudit traité. En particulier à la France de François Mitterrand,  de Michel Rocard et de Pierre Bérégovoy. Il s’agit de M. Hans Tietmeyer, alors  président de la Bundesbank, dont la Banque centrale européenne n’est que la transposition, en plus « indépendant » encore, au niveau européen.

Répondant, à la fin août 1999, à la veille de son départ à  la retraite, à une question qui lui était posée sur les conséquences sociales  de la récente mise en place de l’euro, le patron de la « Buba »  s’exprimait ainsi : « L’homme de la  rue n’en est pas conscient. Tout le monde ne comprend pas encore de quoi il  s’agit ». Pour la gouverne de l’« homme de la rue »,  ce modèle de banquier central auquel Jean-Claude Trichet s’évertue de  ressembler, mettait ensuite carrément les pieds dans le plat. Que l’on en  juge : « La concurrence entre  les systèmes de protection sociale sera plus forte, pas seulement vis à vis du  monde non européen, mais aussi à l’intérieur de l’Europe… Il faut de la  concurrence entre les systèmes fiscaux, tout comme entre les systèmes de  protection sociale nationaux… Il n’y aura pas de retour en arrière, c’est  définitif » [1].

L’un des mérites de cette déclaration-vérité est de rappeler  que la mise en concurrence des systèmes de protection sociale et de fiscalité -  ce qui, en clair, signifie leur alignement vers le bas - est d’abord  intra-européenne avant d’être planétaire. Nulle surprise à cela. L’Union  européenne (UE), et cela dès le traité de Rome de 1957, lorsqu’elle s’appelait  CEE, a toujours aspiré à se diluer dans un marché unique mondial, malgré les  gigantesques écarts de développement entre nations et continents.

Les libertés dites « fondamentales » de l’UE,  telles qu’elles sont rappelées dans, entre autres - et c’est un comble - le préambule de la Charte des droits sociaux fondamentaux annexée au traité de  Lisbonne (libertés de circulation des capitaux, des biens et des services,  auxquelles il faut ajouter celle des personnes) n’ont rien de spécifiquement  européen. Elles ont valeur universelle. On les retrouve dans les chartes des  deux principales organisations internationales de ce que j’appellerai  volontiers l’Internationale libérale : le Fonds monétaire international  (FMI) et l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Une parenthèse à ce sujet : en d’autres temps, en France, se  trouver à la tête de ces deux institutions, honnies des mouvements sociaux du  monde entier, aurait été jugé incompatible avec l’appartenance à quelque  formation politique progressiste que ce soit. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. On voit le grand bond en arrière effectué en trois  décennies. Il est pour le moins insolite de condamner l’ « ouverture »  de Nicolas Sarkozy à des personnalités prétendument « de gauche » et,  dans le même temps, de se féliciter d’en voir d’autres, tout autant « de  gauche », si l’on ose également utiliser cette expression dans leur  cas, occuper les postes de commande qui  leur ont été concédés par les gouvernements piliers de la mondialisation libérale, en premier  lieu par celui des Etats-unis.

 

Les Dominique Strauss-Kahn et Pascal Lamy sont au système capitaliste globalisé ce que les Bernard Kouchner et Eric Besson sont, mais cent crans au-dessous, au système sarkozyste national. Je réclame donc l’indulgence pour ces ministres  qui, eux au moins, ont la décence de ne plus être titulaires de la carte d’un  parti de gauche.

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