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Lire un vrai livre d’économie

2 avril, 2010  de Jean-Marie Harribey

Un livre de Laurent Cordonnier, L'économie des Toambapiks (Raison d'agir) ; j'en ai fait un compte-rendu dans L'Humanité aujourd'hui, qui figure également sur mon blog (http://alternatives-economiques.fr/blogs/harribey). Laurent Cordonnier raconte une fable excellente pour expliquer la "loi de Kalecki" ou comment comprendre ce qu'est une économie monétaire de production qui dégénère en crise financière, dans une super-production MKK (Marx-Keynes-Kalecki).

Jean-Marie Harribey
      

Publié dans L’Humanité, 2 avril 2010

Le livre de Laurent Cordonnier, L’économie des Toambapiks, Une fable qui n’a rien d’une fiction (Raisons d’agir, 2010), est un petit chef-d’œuvre pédagogique. Quel économiste critique n’a pas rêvé de réunir ensemble Marx, Keynes et Kalecki ? Laurent Cordonnier l’a réalisé. En imaginant une fable se situant dans une île perdue quelque part au milieu du Pacifique, il nous conte les transformations successives d’une économie fonctionnant au départ conformément au mythe du marché parfait à la Walras, tel qu’on l’enseigne dans toutes les facultés d’économie. Pas parfait au point de satisfaire les habitants qui voudraient que leur production se diversifie.

 

Qu’à cela ne tienne, l’économiste envoyé sur place crée une banque centrale, invente le crédit pour avancer les dépenses de production des propriétaires des champs. L’économie monétaire de production est née. Les récoltes sont achetées par les salaires et le surplus est conservé en nature par les propriétaires. Mais tout se déglingue parce que ces derniers veulent aussi un revenu monétaire pour accéder aux biens dorénavant diversifiés, et croient pouvoir utiliser l’arme de la baisse des salaires, qui non seulement déprime l’économie mais fait disparaître leur propre profit.

 

L’économie est sauvée par la découverte de la loi de Kalecki, cet économiste polonais du XXe siècle ignoré de la plupart des économistes bien-pensants. La banque centrale avance aux entrepreneurs l’argent nécessaire pour payer les salaires et aussi pour pouvoir acheter les biens d’équipements. Ainsi, s’enclenche la dynamique de l’accumulation du capital, dans laquelle les profits se fixent à la hauteur des dépenses d’investissement que les entreprises réalisent : « Plus les travailleurs bossaient dur, plus le montant que les karentoc (propriétaires) étaient susceptibles de prélever sur le produit de leur travail était élevé. Mais la part qu’ils parvenaient effectivement à prélever était réglée, quant à elle, au moment précis où les karentoc distribuaient le pouvoir d’achat relatif entre les travailleurs eux-mêmes, c’est-à-dire : entre les salaires et les dépenses d’investissement… » (p. 160)

 

On ne raconte pas la fin de cette histoire où l’on voit comment la distribution de dividendes conduit à la financiarisation de l’économie et à sa crise. Ce livre est un bijou pédagogique qui suppose de la part de son auteur une immense culture, capable d’offrir une synthèse de ce que la théorie économique hétérodoxe a produit de mieux mais qui est passé sous silence dans les milieux académiques. Une leçon citoyenne pour économistes ignorants.