L’incendie de la crise n’est pas éteint
Pigs ! Lorsqu’un maillon faible cède,
c’est toute la chaîne qui est brisée
Par Jean-Marie Harribey, Économiste, membre du conseil scientifique
d’attac. L'humanité du 4 mars
pourquoi les causes qui ont provoquÉ
la crise financière restent aujourd’hui entières ?
Si on veut voir un condensé des dégâts et des échecs du
capitalisme néolibéral, il suffit d’observer la pression énorme que font peser
les marchés financiers sur la Grèce et le tapage politico-médiatique qui
entoure le « sauvetage » de ce pays par l’Union européenne. Comment
desserrer cet étau financier ?
La crise magistrale que le monde connaît depuis 2007 est
entièrement l’œuvre des marchés financiers parvenus au paroxysme de leur
développement et ayant tellement tiré sur la corde de la spéculation qu’elle a
fini par casser. Derrière les marchés financiers, entendons les fonds
d’investissement privés, les banques, les fonds de pension, etc. Tous avaient
bénéficié pendant la période euphorique précédant la crise des largesses du
crédit pour participer à la restructuration permanente de leurs affaires et
s’emparer de toute activité prometteuse. Et tous ont appelé au secours les
banques centrales puis les États pour les sauver de la faillite, absorber leurs
titres pourris et les faire endosser par la collectivité. Les ménages
états-uniens modestes y ont perdu leur logement, nombre de salariés de par le
monde leur emploi, et les contribuables sont promis tôt ou tard à renflouer par
leurs impôts les caisses vidées des États.
En effet, le côté ubuesque de cette crise est que les États
ont multiplié les plans de relance de l’économie en empruntant des sommes
folles auprès des marchés financiers qu’ils venaient de sauver de l’effondrement.
Les déficits publics atteignent des niveaux record (10 % du PIB aux
États-Unis, 12 % au Royaume-Uni, 8,4 % en France, 11 % en
Espagne et 12,3 % en Grèce). Idem pour les dettes publiques (plus de
200 % du PIB au Japon, 90 % aux États-Unis, 112 % en Italie,
72 % en France et 112 % en Grèce).
Et que font les opérateurs financiers ? Ils sonnent
l’hallali. La Grèce a besoin d’emprunter vingt petits milliards (à comparer
avec les onze mille milliards injectés dans le monde depuis trois ans) entre
avril et mai prochains et se voit imposer des taux d’intérêt de 6,76 %
pour placer ses bons du Trésor, près de deux fois supérieurs à ceux que les
pays considérés comme vertueux doivent acquitter.
Des pays classés vertueux ou bien mauvais payeurs par
qui ? Par les agences de notation, celles-là mêmes dont la clairvoyance
prévisionniste fut légendaire dans les années 2000 et dont se servent les
marchés financiers pour désigner les cibles qu’ils viseront tour à tour, les
Pigs, selon le surnom péjoratif donné au Portugal, à l’Irlande, la Grèce,
l’Espagne, et bientôt l’Islande : attaquer les maillons faibles pour
profiter des potentialités de gains à court terme et exiger des primes de
risque exorbitantes, alors qu’en fait de risque celui-ci est toujours au bout du
compte externalisé sur la société.
L’Union européenne apporte elle-même la preuve que les
principes qui la guident sont ceux qui ont provoqué la crise et qui empêchent
d’y remédier. Bridés par les traités de Maastricht à Lisbonne, ni les États
membres ni l’Union en tant que telle ne peuvent faire appel à la Banque
centrale européenne pour emprunter les sommes nécessaires pour sortir du
bourbier. Condamnés à demander l’aumône chèrement payée aux institutions
financières. Quitte à voir les banques se refinancer auprès de la BCE en
mettant en pension des bons d’État.
Drapée dans la fausse vertu de la concurrence, l’Union n’est
pas conçue pour construire la solidarité entre vingt-sept pays à des niveaux de
développement et de puissance politique très inégaux. Paralysée en 2007 et 2008
devant la déferlante de la crise mondiale, elle est restée muette depuis plus
d’un an que les exigences financières imposées à la Grèce s’étaient accrues et
que, par contrecoup, toute la zone euro était menacée d’éclatement. Aucun
dispositif n’est prévu pour anticiper les difficultés que peut connaître un
pays membre et l’aider à les dépasser. Puisque la concurrence libre et non
faussée doit régner, la solidarité n’est ni de mise ni permise : les
articles 102 à 104 du traité sur le fonctionnement de l’UE interdisent que
l’Union garantisse la dette d’un État membre de la zone euro.
Mais chacun sait que lorsqu’un maillon faible cède, c’est
toute la chaîne qui est brisée. Aussi, l’Allemagne et la France ont été
contraintes de prendre la tête d’une réaction avant qu’il ne soit trop tard,
tout en faisant en sorte que cela n’apparaisse pas comme un fait de l’Union qui
constituerait un précédent exprimant le besoin d’une Europe politique. En
exigeant un plan grec d’austérité encore plus sévère, la chancelière allemande
et le président français ne doivent pas se souvenir qu’en 2003 leurs pays
avaient violé les règles qu’ils avaient instituées prévoyant des sanctions en
cas de déficits excessifs ? Bref, fiasco, cacophonie et impasse d’une
« gouvernance » néolibérale de l’Union et de l’euro dont la prétendue
qualité de « bouclier anticrise » s’est évanouie.
L’incendie de la crise n’est pas éteint. Les flammes sont
prêtes à rejaillir dès lors que la finance, ragaillardie par les fonds publics,
souffle sur les braises. Les populations les plus fragiles font les frais des
frasques des financiers et de l’impéritie des gouvernants : hier, les
peuples du Sud affamés par la spéculation sur les céréales et les terres,
aujourd’hui, les travailleurs grecs qui subissent un plan d’austérité
destructeur, demain, d’autres encore.
Face aux événements actuels, les propositions de rupture avec
l’ordre néolibéral prennent un relief saisissant, notamment : – des
taxes dissuasives sur les transactions financières ; – suppression
des marchés de gré à gré pour empêcher les échanges de titres d’assurances
contre les défaillances (CDS – Credit Default Swaps), par lesquels la
spéculation se nourrit d’elle-même ; – contrôle public du secteur
bancaire pour resocialiser la monnaie ; – diminution drastique de
l’écart des revenus.
Comme dans les années 1930 décrites par John Steinbeck, les
raisins de la colère sont trop pressés. Nous avons toutes les raisons de
refuser une situation insoutenable.
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