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Publié dans le Monde, 11 janvier 2008.

Sans fleurs ni couronnes ni photos. Pas de cérémonie. Cercueil au
feu, et cendres au caveau de famille. « Notre plus grand écrivain vivant »,
Julien Gracq, avait stipulé par écrit que sa mort soit un non-événement, et
ainsi fut fait, après Noël. Nous en avions ri de bon cœur, quelques
semaines auparavant, dans sa maison de Saint Florent (personne de plus
imprévisiblement drolatique, et disert, et sociable que ce faux ronchon).
« — Quand la mort viendra, disait un prudent, j’aimerais mieux être
absent. Moi aussi, je crois bien. — Le fait de disparaître ne vous effraie
pas ? — Non. On ne disparaît pas complètement, on peut se souvenir de
vous. Et puis, je suis géographe. Le mot de passe en géographie, c’est
l’érosion. On s’éteint comme les plantes. » L’homme du oui à la nature
voyait venir sa fin avec la lucidité impeccable et enjouée du stoïcien. Pas
important. « Mon corps, ma vie, vous savez, je n’y suis pas ou si peu ».
Julien Gracq fuyait trop l’emphase et la posture pour se vouloir, tel Saint
John Perse, « la mauvaise conscience de son temps ». Ce fondu au noir
logique chez un furtif sans carrière ni biographie, pose néanmoins une
question gênante à une époque pour laquelle c’est son niveau de visibilité
sociale qui fixe à chacun son degré d’existence. Par-delà la place faite à la
littérature dans la Cité du show-biz, naguère à l’estomac, bientôt à la
poubelle, il s’agit de savoir si survie et postérité font encore sens.
Notre civilisation est sans doute la première qui, refusant de se
laisser interroger par la mort, n’a cure des épitaphes et des tombeaux. Soit.
La gloire aujourd’hui est anthume ou n’est pas, pixel et décibel obligent.
Nos rituels funéraires sont des lapsus, ou des aveux. Ils racontent l’histoire
© RÉGIS DEBRAY, 2008. TOUS DROITS RÉSERVÉS.
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intime de nos modèles d’excellence et de nos machines à rêves. Le
complice d’André Breton, qui ne se prenait pas pour un mage et tenait à
rester n’importe qui, n’était certes pas l’ami des hommages officiels.
Simplement indifférent, ou goguenard. Les funérailles nationales depuis
1920, quand les trois couleurs recouvrirent la bière d’Anatole France, ne
portent pas spécialement bonheur aux écrivains. Proust se porte mieux que
Barrès. Et Mallarmé que France. Mais les honneurs décernés ou non aux
dépouilles de ceux qu’il est convenu d’appeler des grands hommes en
disent long sur notre type idéal d’humanité. Le président Sarkozy pourrait
accorder sans doute demain des funérailles nationales à Johnny Hallyday,
comme De Gaulle l’a fait, en 1945, pour Paul Valéry. Au nom d’une
certaine idée de la réussite. Les totems de la Bibliothèque nationale ne
sont pas ceux de Dysneyland, mais la Star’Ac aussi a son merveilleux
(inverser une hiérarchie n’est pas verser dans le nihilisme). À chaque
époque, ses incomparables qu’on voudrait contagieux. L’accompli
d’après-guerre écrivait ; le nôtre chante. Il rêvait en français ; le nôtre se
rêve américain. La vidéosphère a changé son héros d’épaule. Affaire de
générations.
On jugera candide ou ringarde l’idée, héritée de la Renaissance, que
les arts et les lettres sont les seules aptes à triompher de la mort. Se
déduisait de cette honorable présomption que l’œuvre d’un artiste, qui fera
lever, telle une ligne de fuite, un jeu d’échos infini, importe plus que son
carnet d’adresse, sa bobine ou ses vices. Qui connaît la gueule de
Lautréamont ? Il alla longtemps de soi qu’il y avait un hiatus entre une
fugitive personne physique et son alter ego qui nous lègue un monde, ou
un nouvel accent. Les deux ne relèvent pas du même univers. Une photo et
un tableau, le nu et son modèle, non plus. 
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C’était le privilège des Souverains et des Présidents, oints par
l’huile sainte ou le suffrage universel, d’avoir deux corps. La carcasse
précaire d’un individu inhumé dans son village, Colombey ou Château-
Chinon, et son double sublimé, abstrait, immortel et symbolique, qu’on
dépose dans la nef de Notre Dame. Le double enterrement était de rigueur
quand on savait distinguer entre le nous d’une nation et le moi-je d’un
champion de passage, en charge d’une communauté qui le précède,
l’excède et lui succède. Maintenant que les rock-stars ont annexé les chefs
d’État à leur univers survolté et volatile, la chanson politique ne survivra
pas au chanteur. Le tout-à-l’ego ne fait pas l’affaire du développement
durable. C’est désormais aux écrivains, aux artistes qui souhaitent
échapper au temps par la forme qu’il incombe de réhabiliter la tradition en
péril du dédoublement des corps. Pour que l’œuvre survive à l’ouvrier.
Louis Poirier s’est éteint comme le protagoniste du Balcon en forêt,
l’aspirant Grange, à l’état-civil évasif : « Il tira la couverture sur sa tête et
s’endormit ». Julien Gracq, lui, n’a pas dit son dernier mot en
s’endormant. Qui sera le plus fantomatique en 2108 ? L’omniprésent du
jour ou l’hyperabsent d’hier ? Le premier vit dans la prunelle de millions
d’éberlués, et s’éclipsera avec eux. Le second hantera longtemps encore
l’imaginaire de dix mille liseurs, puisque telle est, en France, l’effectif
mystérieusement stable des envoûtés du style. La secte littéraire est mal
vue, mais elle voit plus loin que les hypnotisés de l’image. Le temps a ses
vaincus, ceux qui lui courent après, sur les covers, au hit-parade. Et ses
vainqueurs, ceux qui lui tournent le dos, les gris artisans du mot juste. À
eux le rebond des renaissances posthumes, à eux la belle vie, la vraie. Un
pari encore assez plausible pour sauver de l’écœurement les déprimés du
nouvel an.
Régis Debray
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