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FACE À LA CRISE
Ignacio Ramonet : « Nous devons refonder l'économie sur de nouvelles bases »

Entretien avec Ignacio Ramonet dont le dernier ouvrage,

"Le Krach parfait" vient de paraître.
Galilée, Paris, 2009.
www.editions-galilee.fr

séisme économique, gauche

En quoi la crise actuelle peut-elle être considérée comme un « krach parfait » ? De quel point de vue peut-on discerner une « perfection » dans l'actuel séisme économique ?

Ignacio Ramonet. Le capitalisme connaît, en moyenne, une crise grave tous les dix ans. Mais un séisme économique d'une aussi forte intensité que celui que nous vivons actuellement ne se produit qu'une fois par siècle. Et aucun autre, avant celui-ci, n'a conjugué une somme de menaces croisées aussi alarmantes. Tout le système financier - banques, bourses, caisses d'épargne, autorités de régulation, agences de notation, normes comptables - a craqué. Et une doctrine a fait faillite : celle du néolibéralisme, responsable de la déréglementation des marchés et de la spéculation effrénée de ces trente dernières années. D'abord immobilier, l'ouragan est devenu bancaire puis boursier, et s'est rapidement propagé à l'ensemble du champ économique pour devenir une tempête industrielle et enfin sociale. Et cela, dans une atmosphère globale déjà alourdie par une quadruple crise : énergétique, alimentaire, médiatique, climatique, et dans un contexte géopolitique marqué par l'affaiblissement de l'hégémonie américaine. La convergence et la confluence de toutes ces tensions, au même moment, sur toute la planète, font de ce cataclysme un « krach parfait », comme on parle aussi de « crime parfait ».


Dans votre livre, vous évoquez la « nouvelle décadence » des États-Unis que Barack Obama va devoir gérer. Vous jugez cette situation « dangereuse ». Pouvez-vous préciser ?

Ignacio Ramonet. Dans son discours d'investiture, Obama a laissé entendre que les États-Unis devront renoncer à leur rôle de tuteurs autoproclamés du monde et constater les limites de leur hégémonie. Or ce moment où une puissance prend conscience du début de son déclin est dangereux. Parce qu'elle est tentée de compenser cette baisse d'influence par l'exhibition de sa force, toujours redoutable. Les réactions d'un lion blessé sont toujours à craindre. Au plan mondial, l'histoire nous enseigne qu'il n'y a rien de bon à attendre des crises économiques, elles engendrent plutôt des Hitler ou des Franco que des Gandhi.


La crise actuelle aiguise le débat, à gauche, sur le « dépassement du capitalisme ». Cette perspective vous paraît-elle crédible ? Si oui, doit-elle s'articuler à un néokeynésianisme (régulations, retour de l'État…), dont elle serait alors la simple radicalisation ?

Ignacio Ramonet. Qu'entend-on par « dépassement du capitalisme » sinon que le socialisme renvoie lui-même à un processus, à la radicalisation de la démocratie jusqu'à une irruption populaire transformatrice des bases même de la société ? La crise fournit une occasion de refonder l'économie sur de nouvelles bases. Déjà un très net « retour à Keynes » est amorcé ; on relit avec un intérêt renouvelé les oeuvres de Marx ; l'État redevient un acteur central. Cela implique de mener le débat sur la finalité des « régulations », leur contenu réel, la perspective historique dans laquelle on veut les inscrire.


Dans votre chapitre « Archéologie du krach », vous pointez la « conversion de la social-démocratie » au néolibéralisme par le biais d'une certaine conception du progrès technique. Plus précisément, vous soulignez l'erreur qui a consisté à voir dans les progrès techniques (Internet, etc.) des solutions aux crises à répétition du capitalisme. Quelle serait, selon vous, une conception réellement progressiste du progrès technique ?

Ignacio Ramonet. La gauche ne peut pas avoir peur du progrès technologique. Ce serait contraire à son essence. Mais le progrès, au même titre que la richesse que le capitalisme sait si bien produire, doit être mis au service de la collectivité. D'autre part le concept de progrès s'est modifié, il n'est plus machiniste, productiviste, quantitatif et extractif. L'ère industrielle est terminée et elle s'est achevée sur un désastre écologique. C'est donc une nouvelle conception du progrès que la gauche doit défendre, plus équitable et participatif, moins énergivore, se préoccupant des biens communs de l'humanité.


Vous formulez dans votre ouvrage un certain nombre de propositions, comme celle d'un fonds mondial contre la faim. Comment imposer une telle mesure ?

Ignacio Ramonet. Les bénéficiaires du système économique dominant sont environ un milliard de personnes (dont à peine quelques dizaines de millions de nantis). Tandis que les laissés-pour-compte sont près de cinq milliards et demi, dont trois milliards (un être humain sur deux) vivent avec moins de 1 euro par jour. L'insatisfaction à l'échelle planétaire est abyssale. Si elle se transformait en colère, elle balaierait tout sur son passage. Chacun a donc intérêt à bâtir un monde plus juste. L'altermondialisme a pour ambition, entre autres, de favoriser la prise de conscience de cet intérêt.


Le mouvement altermondialiste est traversé par des clivages sur la question du rapport aux institutions politiques, aux partis… Comment vous situez-vous dans ce débat ?

Ignacio Ramonet. La crise surprend les grands partis de la gauche en état de vide théorique. Aucune théorie ou presque n'a été produite pour proposer un corps de doctrine alternatif, une architecture qui fasse programme et permette de proposer un changement de paradigme crédible aux citoyens. C'est la grande faiblesse de la gauche institutionnelle. La situation sociale se dégrade très fortement et très rapidement. D'ici quelques mois, elle pourrait devenir prérévolutionnaire dans certains pays de l'Union européenne. Si on ne veut pas que, comme en Grèce, cela aboutisse simplement à des émeutes qui consument et épuisent leur propre énergie comme des feux d'artifice, si on veut que cette formidable énergie protestataire du mouvement social débouche sur de vrais changements, via les urnes, l'heure, l'urgence est au rassemblement de toutes les gauches sur la base d'un programme élaboré et accepté par tous.

Entretien réalisé par Laurent Etre